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Ce qui fait bouger Berlin

Gentlemen hackers, pour vous servir

Repaire des hackers germanophones, le Chaos Computer Club s'engage depuis trente ans pour un accès libre à l'information, le respect des libertés individuelles sur Internet et une certaine vision de la cyberculture. Dernier succès en date : avoir démasqué un programme d'espionnage illégal de la police judiciaire bavaroise en octobre dernier.



Fondé en septembre 1981 dans les locaux berlinois de la taz, alors que seule une poignée d'initiés pouvait se targuer de connaître Internet, le CCC* défraye vite la chronique. En 1984, un membre du Club parvient à s'infiltrer dans les ordinateurs de la Sparkasse de Hambourg pour y manipuler les comptes... et s'allouer la modique somme de 135 000 DM, qu'il rendra une fois l'affaire rendue publique. Deux ans plus tard, des hackers d'Allemagne du Nord, dont certains membres du CCC, passent au niveau supérieur. Ils piratent les ordinateurs de la NASA et revendent une partie de leurs trouvailles au KGB.



Ces jeunes virtuoses décalés, souvent autodidactes, entrent ainsi dans la légende. Mais leur dérive intéressée laisse le majorité du Club dubitatif. Depuis, les activités des membres doivent rigoureusement servir le bien commun et respecter l' « éthique du hacker » théorisée par Steven Levy dans son « Hackers: Heroes of the Computer Revolution », publié en 1984


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Le CCC et ses 2 500 membres sont ainsi parvenus à démontrer la vulnérabilité des puces de téléphones portables ou des machines de vote électronique. A l'ère du tout-numérique, ils ont fait de la sécurité informatique une question de société inévitable, ce qui n'est probablement pas étranger au récent succès du Parti Pirate aux élections berlinoises.


* Qui a dit Comité Contre les Chats ?!


Pour en savoir plus, rendez-vous au Chaos Communication Congress, l'événement annuel du CCC réunissant hackers, scientifiques, artistes et utopistes, du 27 au 30 décembre. Encore un peu de patience !



Photo : un pochoir du CCC. La campagne Stasi 2.0 critiquait l'ancien ministre de l'Intérieur allemand Wolfgang Schäuble pour ses propositions sur les perquisitions en ligne.


Article publié dans le numéro de novembre de Berlin Poche.

Martin Sonneborn veut reconstruire le mur de Berlin

Au pays des politiques ternes et au discours monocorde, l'humoriste pince-sans-rire est roi. Il s'appelle Martin Sonneborn.


A la tête du PARTEI, formation revendiquant 8 000 adhérents, Sonneborn s'engage pour une société « humaine, pacifique et juste », où « l'effort soit récompensé » et qui ne « laisse personne au bord de la route ». Le tout garanti, bien sûr, sans langue de bois. Et les axes d'action sont clairs : il suffit de reconstruire le Mur de Berlin, stocker des déchets nucléaires à Prenzlauer Berg ou ressusciter Knut.


L'ancien rédacteur en chef du magazine satirique Titanic ne recule devant rien pour convaincre. Comme en août dernier, où, pour donner une leçon au NPD, il traversa la Porte de Brandebourg accompagné de 30 sympathisants, une torche à la main, en référence à la retraite aux flambeaux nazi de 1933. « Nous maîtrisons les méthodes de l'extrême-droite mieux que l'extrême-droite elle-même » dit-il, triomphant.



Son coup de force ? Qu'une délégation du PARTEI soit reçue par le principal parti d'opposition géorgien. Un exploit à nuancer. Qui oserait congédier 25 Allemands en attaché-caisse ?


En costume impeccable, Sonneborn écume les plateaux télé, où son air grave et son ton d'expert, surlignés par un début de calvitie, le posent en homme compétent. Alors, il n'oublie pas d'insister sur la modernité de son parti, à la pointe du populisme et du manque de contenu, qu'il appelle d'ailleurs à dépasser, le plus important étant « d'avoir l'air sympa à la télé ».


Rappelant les Yes Men, Sonneborn critique le jeu politique actuel que les politiques professionnels, derrière leur respectabilité, transforment régulièrement en farce.



Article publié dans le numéro d'octobre de Berlin Poche.


Images (c) DR

BLOG ACTION DAY L'autre visage d'Andreas Baader

Sergio Marx

Un obsédé de la gâchette, amateur de bolides et coureur de jupon, vantard et dominateur : c'est l'image picaresque que la culture pop a forgé du chef de file de la Fraction Armée Rouge. Sa part de doute et sa relation ambiguë à la communauté homo du Berlin des années soixante restent, elles, méconnues.

Les yeux soulignés au crayon kôhl, un Baader presque androgyne s'élance pour prendre le micro offert par un travesti et entonne un air languissant. Dans ce club pour hommes de Schöneberg, il se sent chez lui. Si cette scène de Wer, Wenn Nicht Wir peut surprendre, elle montre un nouvelle facette du terroriste. « Pour beaucoup de spectateurs, Baader c'est Moritz Bleibtreu dans Baader-Meinhof-Komplex », estime le réalisateur Andres Veil qui cherche à recentrer le mythe.

Andreas_Baader.jpg

N'ayant jamais connu son père, Andreas Baader fut très lié à son oncle, Michael Kroecher, un danseur et acteur homo. Il en tire une sympathie pour ce milieu et fréquente, dès son arrivée à Berlin en 1963, le Kleist – Casino. Dans Leicht muss man sein, Fliegen muss man können, un documentaire-hommage au photographe Herbert Tobias, l'ancienne gérante se rappelle de ce jeune trublion au pantalon serré qui draguait la clientèle pour ensuite décliner avec arrogance les avances de ses prétendants.

Tobias tirera quelques portraits de la forte-tête, torse nu, regard dans le vague, comme sortie du lit et vendra les clichés à une revue gay distribuée sous le manteau. Car jusqu'en 1969, l'homosexualité reste un délit en Allemagne et la police berlinoise n'hésite pas à faire des descentes. Une odeur de poudre qui séduisit sans doute aussi un jeune rebelle à la dérive.

Photo: Herbert Tobias

Ich bin eine Berlinerin : Christel Barth, baigneuse intrépide

Charlemagne adorait ca. Goethe aussi. La baignade dans le lac en hiver, c´est aussi le dada des Berliner Seehunde. On les croit un peu dingue, mais pas tant que ça, en fait. Rencontre avec Christel Barth, une berlinoise de souche qui admet tout de même avoir un peu mal aux orteils quand elle sort de l'eau.


Propos recueillis par Eva Déprez


L'eau est-elle effectivement froide ?


Cela fait 20 ans que je me baigne tous les dimanches de septembre à avril, alors je suis habituée. On reste dans l'eau une minute ou deux, pas plus. En sortant, on se sent vraiment bien. Ça fait un peu le même effet que le sauna, avec la technique inverse.


D'où vient cette tradition ?


Ça se fait beaucoup dans les pays du Nord, au Danemark ou en Finlande. En Allemagne, c 'est surtout à l'Est. À l'Ouest il y a quelques associations de baigneurs, mais c'est très différent. Chacun va se baigner quand il le veut, ils n'ont pas de vie associative comme nous l'avons. Nous, on se baigne ensemble.


Peut-on voir la baignade comme un sport ?


Absolument ! Mais au départ, le centre sportif de Borsig ne voulait pas reconnaître la baignade comme un vrai sport, sous pretexte que si l’on ne fait pas de compétition, on ne fait pas vraiment de sport. La reconnaissance est venue grâce à des médecins berlinois qui ont insisté sur le fait que c'était bon pour la santé.



Mais cela est-il vraiment bon pour la santé de se baigner quand il fait moins 10°C dehors ?


Oui ! D'ailleurs il n'y a pas de lien direct entre Froid et Maladie. Beaucoup d´entre nous tombent moins souvent malade. Même psychologiquement, c'est important. Quand on sort de l'eau, on est vraiment de bonne humeur parce que le cerveau sécrète des endorfines qui donnent une sensation de bien-être. Ça peut avoir des effets durables.



Qu'est-ce qui vous motive le plus ?


Nous sommes des gens normaux qui pensons à notre santé. Peut-être qu' au début, certains faisaient ça pour épater la galerie. Ils avaient l´impression de se démarquer en faisant quelque chose d'un peu spécial. Aujourd'hui c'est plutôt l'aspect santé qui compte. C'est le moyen d'avoir une activité physique bénéfique sans faire trop d'effort.


N'importe qui peut-il aller dans l'eau ?


Oui mais il vaut mieux bien se préparer. L'ideal, c'est de commencer par se baigner en septembre quand l'eau n'est pas trop froide. Quand on n’a pas l'habitude, il faut y aller progressivement.


Quel est le meilleur moment de la saison ?


En janvier, on invite d'autres associations de baigneurs d'hiver, d'Allemagne ou d'ailleurs. C´est l'occasion de se rencontrer et de s'amuser ensemble. Au fil du temps, c'est devenu un vrai carnaval. C'est très différent des autres dimanches d'hiver, où le plus important reste le côté « sain » de la baignade. Là, c'est très festif et c'est ouvert au public. Si vous venez, n'oubliez pas vos maillots de bain !



Strandbad Orankensee
Hohenschönhausen, Gertrudstr. 7


M4+27+13 Buschallee


Tous les dimanches et aussi…


- « Weihnachtsbaden » * 25 DEC * 10h


- « Neujahrsbaden » * 1er JAN * 11h


- « 27. Winterbaden in Berlin » * 8 JAN * 14h


www.berliner-seehunde.de


Article paru en décembre dans Berlin Poche.


A Soul for Europe ?

Il y a deux semaines se déroulait à Berlin l'édition 2010 de la conférence A Soul for Europe sensée comme son nom ne l'indique qu'à moitié, réunir acteurs politiques, économiques, non-gouvernementaux et culturels pour donner un semblant de chaleur humaine au projet européen si froidement politique et économique.

« T'étais au courant ? Depuis le traité de Lisbonne, le drapeau de l'UE et l'Hymne à la joie ne font plus partie des symboles officiels de l'UE »
-  Ah bon ? Ben, qu'est ce qui reste alors ?
- Ben, rien, il n'y a plus rien...
- Aha, ouais, d'accord »

En cet après-midi de début décembre, barricadé dans mon appartement dû aux températures sibériennes sévissant à l'air libre, je me remémore ce court échange avec un collègue lors des workshops précédant la conférence. Rien, il n'y a plus de symboles officiels reconnus officiellement par les traités. Bon, vous me direz que l'hymne et le drapeau sont tout de même utilisés de manière inofficielle, mais la distanciation que le Traité de Lisbonne a introduite semble symptomatique de l'aridité d'usage des institutions européennes.

Oui, l'Europe a souffert au cours de l'histoire des drapeaux sanglants, des hymnes guerriers, du nationalisme hostile. Toute tentative de rejouer sur ce terrain doit bien-sûr être condamnée. Mais il ne faut pourtant pas tomber dans la schizophrénie actuelle qui est d'épurer l'UE dans sa représentation, en en faisant une sorte d'entité supranationale neutre, sans substance, et de pourtant demander à chaque européen d'y ressentir une sorte d'attachement patriotique. C'est contre-productif. Les sondages eurobarometres le confirment d'ailleurs régulièrement,  les européens se désintéressent de  l'UE. Elle semble lointaine, bureaucratique et opaque.

Au cours de la conférence, il a beaucoup été question de culture européenne, car. « personne n'aime sa patrie pour son marché commun ou ses institution » comme l'a fait remarquer Gabriella Gönczy, porte-parole de l'association A Soul for Europe. Secondée par Wim Wenders, elle a tenu un plaidoyer pour que l'Europe communique moins sur ces institutions que sur sa culture, par l'image notamment. La connaissance des trésors de la culture européenne peut pousser les européens à se sentir comme tels et ensuite à adhérer au projet institutionnel.

Le metteur en scène Javor Gardev en a profiter pour enfoncer le clou. En plus d'appeler l'Europe à être plus fière de son patrimoine, il a évoquer l'incapacité des Européens à créer une mythologie positive. La production médiatique européenne est bien loin de créer les mythes qu'est capable de colporter la machine à rêve américaine à travers son industrie du divertissement. Une telle « propagande » est celle que souhaite Gardev, une propagande positive qui crée un « rêve européen ». Quel européen pourrait réveiller autant d'espoir parmi ses concitoyens qu'Obama, par exemple ? On n'ose en réver.

Cessons de communiquer sur l'UE et parlons plus d'Europe, à quoi bon connaître les institutions, ce sont les habitants de l'Europe qu'il nous faut connaître. Comment avoir de l'affection pour un appareil ? Il nous faut des symboles, des images fortes, des destins hors du commun, des épopées, des success story, des échecs, des victoires. Et pourquoi pas plus de drapeaux, de couleurs et de musique pour créer une Union des citoyens ? Même si elles sont nécessaires, les cravates n'enfièvrent pas le monde. On manque de boogie-woogie. Surtout par -20 à Berlin.

Ick bin ein Berliner : Christof Ellinghaus du label City Slang

Cela fait 20 ans que le mythique label indie City Slang mène sa barque à contre-courant du diktat electro berlinois, les yeux rivés sur le continent américain. Et ça marche, à en voir le catalogue truffé de spécimens rares qu’Ellinghaus a ramené de ses expéditions en terre rock: Arcade Fire, Nada Surf, Tortoise, Calexico… Ne ratez pas le festival-anniversaire ce weekend.


A.G. : Comment choisissez-vous les artistes avec qui vous travaillez ?
C.E. : Ici. (Il montre son coeur) Quand le coeur bat. Parfois quand j'écoute une chanson mon coeur se met à battre très vite. Parfois. C'est difficile à décrire... Je ne prends que les groupes qui me plaisent vraiment. Je ne dis pas : « Aujourd'hui c'est Norah Jones qui est en vogue, alors il m'en faut une ! » C'est les Majors qui font ça.

Vous signez en grande majorité des artistes des États-unis…
Ça tient au fait que les groupes qu’on produit sont tout simplement ceux qui me plaisent. Et ma socialisation musicale ne s’est pas faite à travers la musique allemande. Il y a des gens qui ont grandi avec le Schlager ou bien avec le Krautrock, moi j'étais trop jeune pour ça. Je suis rentré dans l'underground américain en écoutant des groupes comme Suicide ou Violent Femmes. C'était complètement différent de tout ce que j'avais entendu jusqu'alors! C'est la musique qui m'a le plus frappé, le plus impressionné. C'est resté. Et puis j'ai aussi travaillé avec beaucoup de groupes américains à l'époque où j'étais agent de tournée. Souvent ils me demandaient : « Est-ce que tu peux nous aider à trouver un label en Europe ? » C'est comme ça que je me suis retrouvé à créer un label.

Votre première rencontre avec Arcade Fire ?
Dans un club aussi grand que cette pièce (environ 15 m2, NDLR), à New York. Quand ils se sont mis à jouer, il est venu quelque chose de la scène que je n'avais jamais ressenti. Une force primitive, une énergie, une euphorie... Waouh! A la fin du concert je suis allé leur parler. Puis après on s'est rencontrés plusieurs fois, et ils sont rentrés à City Slang.

Est-ce que c'est parfois difficile d'exister à Berlin quand on n'est pas un label electro ?
On a quand même Caribou ! Et Health, To Rococo Riot et Tortoise. On ne fait pas que de la vieille country !  Je ne comprends personnellement pas très bien l'electro, je ne suis pas la scène, je ne vais pas en rave et je ne gobe pas de pilules, je suis aussi certainement trop vieux.

Où est-ce que vous sortez quand vous voulez écouter de la bonne musique ?
Dans ma cave ! (Rires) Comprenez une immense collection de musique extrêmement bonne ! Le Lido et la Festsaal Kreuzberg sont mes salles préférées, j'aime aussi le West Germany et le Tempodrom.

Est-ce que Berlin est pour vous "the place to be", comme le dit la pub ?
C'est "the place to be" pour moi, oui. J'y vis depuis 1984 et j'y ai mes racines maintenant. Mais si je n'étais pas à Berlin, je ne serais pas en Allemagne : je ne peux pas m'imaginer vivre à Munich, Cologne, Düsseldorf ou à Hambourg, bien que cette dernière soit jolie. Et puis Berlin est une capitale qui ne coûte pas cher. Ce n’est pas comme Paris, Londres ou New York. Les groupes, les artistes, les designers viennent ici, il y a un vrai pool créatif. 

Propos recueillis par Annabelle Georgen.

Article publié en novembre dans Berlin Poche.



FESTIVAL 20 YEARS OF CITY SLANG
ADMIRALSPALAST
DU 19 AU 21 NOV * 19H30 (ce weekend !!)
Ven. : Get Well Soon, The Notwist, Calexico
Sam. : Menomena, Tortoise, Broken Social Scene
Dim. : Alexi Murdoch, Yo La Tengo, Lambchop
1 soir : 45,80- 51,55€
3 soirs : 112,50€

Ick bin ein Berliner : Dr. Thomas Köhler

Tous les mois, Berlin Poche met un(e) Berlinois(e) à l'honneur. En octobre, c'est le tour de Thomas Köhler, directeur de la Berlinische Galerie.

Après de nombreux bouleversements, la Berlinische Galerie (fondée comme association en 1975) a enfin trouvé sa place dans un ancien dépôt et réouvert ses portes en 2004. Faisant partie des jeunes musées berlinois, la BG impressionne avec une collection qui reflète le parcours de la ville. Rencontre avec Thomas Köhler, le nouveau directeur des lieux.

Malte Pieper : Comment êtes-vous parvenu, après deux ans passés à la Berlinische Galerie au poste de directeur ? Que projetez-vous ?

Thomas Köhler : Pendant mes deux années passées à la BG en tant que responsable de collection et d'exposition, je me suis parfaitement acclimaté au lieu. En tant que directeur, je vise une programmation contemporaine, internationale et ne veux pas concurrencer les autres institutions culturelles mais favoriser la coopération, ce qui a manqué jusqu’alors. Après sept ans sans siège fixe, la BG doit évoluer et s’ouvrir. Cela a déclenché une transformation considérable car il a fallu édifier de toutes nouvelles structures.

À quoi devons-nous nous attendre dans un musée dénommé « galerie » ?

Il y a souvent de la confusion due à notre nom, après tout nous ne sommes pas une galerie commerciale mais attachons de l'importance à intégrer aux expositions notre collection de photographie, d'architecture et d'art datant de 1870 à nos jours. Nous ne sommes absolument pas un Heimatmuseum. Nous lançons des artistes qui ont déjà crée des rapports durables avec la ville ou qui sont en train de le faire au lieu de nous restreindre juste aux artistes ou motifs de Berlin. Nous essayons d'éclairer le Boom artistique de la capitale et d’expliquer comment l'art s'y est développé.


Comment décririez-vous le rôle que joue la Berlinische Galerie dans la capitale ?

Ça bouge dans notre quartier ! Dans le voisinage, à côté du Jüdisches Museum, des galeries fleurissent. Elles font partie de la culture urbaine – un vrai Galerienviertel !  Il m’est important de proposer une plateforme : une série d'expos en groupe de différents artistes installés à Berlin a pour but de constituer régulièrement un instantané qui irradie le milieu artistique. Malgré tout, la BG n'est pas un Projektraum. On n’y travaille pas d'une façon trop expérimentale. C’est une maison avec une grande surface d'exposition qui demande de la substance afin d'être occupée de façon agréable.

Comparé à New York ou Rome, en quoi Berlin est-elle une ville particulière ?

L'ambiance éphémère ! J'aime le changement continu – beaucoup de choses peuvent en naître et ça va bien avec la ville. On y trouve partout des lieux off captivants. Avant d’y habiter, j’ai été un « Berlinois clandestin » pendant dix ans alors que je travaillais au Kunstmuseum Wolfsburg : grâce à l’ICE je rejoignais Berlin en une heure et me délectais déjà d’expos durant les weekends !

Vous avez étudié l'Histoire de l'Art à Nanterre. Restez-vous toujours proche de la France et de sa culture ?

Malheureusement, je n'y suis plus souvent mais je rencontre volontiers des artistes français  pendant des visites d'ateliers. De plus, il y a un peu de France partout à Berlin. J'adore les restos ainsi que les cafés français. Et à un bon film français en version originale, je dis rarement non !

Propos recueillis par Malte Pieper

Berlinische Galerie

Landesmuseum für moderne Kunst, Fotografie und Architektur

Kreuzberg, Alte Jakobstr. 124-128 * U Kochstr.

Mer – Lun * 10–18h * 3-6€


Pierre Soulages : l’outrenoir

par Hélène Coineau

Né en 1919 à Rodez, Pierre Soulages est l’un des plus grands peintres français vivants du XXe siècle. Le Martin Gropius Bau lui consacre à partir du 2 octobre une grande rétrospective, celle-là même qui connut un énorme succès parisien au Centre Pompidou il y a tout juste un an. Une cérémonie anniversaire, en forme d’hommage pour les 90 ans du maître du noir, pour lequel sa ville natale prévoit en 2012 l’inauguration d’un musée personnel. On compte jusqu’à 150 toiles de Soulages dans les musées du monde entier, de New York à Londres, en passant par Paris bien-sûr, et Hannovre ou Berlin, capitale avec laquelle le maître a une relation toute particulière. En 1948, au sortir de la guerre et à une époque marquée par la couleur et la semi-figuration en peinture, il y expose sous le titre « Französische abstrakte Malerei » aux côtés d’artistes renommés tels que Kupka, Doméla ou Herbin. Sa peinture dévoile déjà une abstraction sans concession, ancrée de noir et profondément amoureuse de lumière et de reflets. Le grand public le découvre lors de ses multiples participations à la documenta de Kassel. Il fréquente les plus grands artistes de son temps (Sonia Delaunay, Picabia, Motherwell, Rothko...) et développe le concept de « noir-lumière » ou « outrenoir ». Loin d’être de simples monochromes, ses toiles vêtues de noir sont un langage de lumière et de profondeur. Elles attirent le spectateur dans l’oeuvre en évitant de bloquer son regard à la surface de la peinture et travaillent la matière comme une forme vibrante.



Martin Gropius Bau

Du 2 oct au 17 jan 2011

Mer-lun * 10-20h

8-10€

Article publié dans Berlin Poche d'octobre

my city - my canal : Oliver Ginsberg

Suite à un plan de rénovation prévu par la ville, les arbres aux abords du Landwehrkanal risquent d'être abattus. L'un des lieux les plus bucoliques de Berlin va en prendre un coup. Pour protester, Oliver Ginsberg et ses confrères misent sur un mode orginal de manifestation : la Paddelparade, le poing levé en canoë. Pour terminer la série my city - my river, voici l'interview, publiée en juillet dans Berlin Poche, d'un activiste par comme les autres.

L.S. : Pouvez-vous nous rappeler les raisons et les buts de votre action « Landwehrkanal für alle » ?

O.G. : Le but de la manifestation est assez simple : nous agissons en faveur d'une navigation à 0 émission de gaz sur le canal. Tout d'abord parce qu'il existe des alternatives aux bateaux à moteur et ensuite parce que ces derniers ont véritablement abîmé le canal au cours des 30 dernières années. A cause des vagues que provoquent les moteurs, les parois du canal s'émiettent petit à petit. L'histoire a pris un nouveau tournant il y a 3 ans, lorsque les autorités ont voulu couper tous les arbres le long des berges pour la rénovation. 

C'est ainsi que le mouvement a pris son essor ?

Oui. En 2007, les gens souhaitaient avant tout sauver les arbres. Leur possible disparition a rapidement mobilisé du monde. Une pétition a été signée par 20 000 personnes. Quelques arbres ont tout de même été coupés mais la majorité est toujours debout ! Pourquoi les arbres devraient-ils être les victimes des dégâts causés par les bateaux à moteur ? 

Les autorités ont-elles changé leur point de vue depuis le lancement du mouvement ?

La médiation est très lente entre les différentes autorités concernées, les habitants et les personnes mobilisées. Beaucoup sont déçus par le peu de résultats de ces discussions. Les autorités n'ont pas encore de concept concret pour la rénovation et ne font que des essais. Il n'y a pas de réelle vision à long terme. 

Quelle est l'histoire du Landwehrkanal ?

Le canal a évolué selon les époques et a connu de multiples changements. Le premier plan important du canal a été développé autour de 1840. A l'époque, Berlin était beaucoup moins étalée et le canal était la frontière de la ville. Il était entouré de verdure et nettement moins soumis aux diverses constructions. 

Quel est le programme de la « Paddelparade » ?

Cela dépendra bien sûr du nombre de personnes qui viendront... et du temps ! Quelques groupes joueront sur le « Solarboat », et tout le monde est invité à venir avec son bateau en plastique, canoë, aviron ou kayak. La parade démarrera du Urbanhafen et ira jusque Lohmühleninsel, où elle stationnera un peu avant de faire le chemin en sens inverse, accompagnée de musique et d'informations sur l'avenir du canal. 

Quelles ont été vos motivations personnelles ? Etes vous un berlinois de souche ?

Non, je ne suis par né à Berlin, mais je vis ici depuis 1982, donc je me sens tout de même berlinois. J'ai fait des études d'urbanisme, travaille dans le domaine du développement durable et, depuis un bon moment, le canal fait partie de mes activités. J'espère que nous continuerons à pouvoir mobiliser les gens en faveur de l'un des éléments majeurs de la ville. 

Propos recueillis par Louis Seiller


Ick bin eine Berlinerin : Philippa Ebéné

Tous les mois, Berlin Poche met un(e) Berlinois(e) à l'honneur. Ce mois-ci, c'est Philippa Ebéné, directrice du Werkstatt der Kulturen, qui est interviewée par Anna Bornschlegel.

Après un apprentissage comme correspondante de langues étrangères, des débuts d’actrice dans divers théâtres aux quatre coins de l’Allemagne (entre autres à la Schaubühne de Berlin), une expérience marquante dans la branche informatique et des études d’ethnologie, la fille d’un Camerounais et d’une Allemande prend les commandes en 2008 de la Werkstatt der Kulturen à Neukölln. Cet « atelier des cultures » fondé en 1993 par l’ancien maire de Berlin,  Richard Von Weizsäcker et la déléguée à l’immigration, Barbara John avait pour but le rapprochement des cultures. Controversée l’an passé concernant l’exposition  Die Dritte Welt im Zweiten Weltkrieg*, l’institution organise chaque année en mai le célèbre Karneval der Kulturen.  

Qu’évoque pour vous le mot « francophonie » ?

J’ai grandi à Fribourg qui est très proche de la frontière française. La francophonie a façonné mon enfance, bercée par le français en zone militaire française en Allemagne. Mais la francophonie me fait penser tout d’abord à l’Afrique francophone et à la « lingua franca ».

Participez-vous à la « fête de la francophonie » ?

Non. La Werkstatt der Kulturen a beaucoup d’autres projets et, malheureusement, il est toujours question de finances, raison sine qua non pour pouvoir participer à un tel projet. Peut-être pour plus tard…

Vous sentez- vous plutôt camerounaise ou allemande ?

Je ne peux pas répondre à cette question. C’est comme si l’on me demandait : « Qu’aimes-tu le plus ? Ta mère ou ton père ? »

Dans le Rollbergviertel à Neukölln, la criminalité juvénile est élevée. Peut-on dire que le nombre de délits proviennent de la non-intégration des populations étrangères ?

Est-ce qu’il y a vraiment des bandes juvéniles ? Même si je rentre tard à la maison, je ne vois jamais de bandes. Je ne connais pas les statistiques et le nombre de crimes commis dans le Brandebourg par exemple où le pourcentage de gens issues de l’immigration est faible. Ne peut-on pas ramener la criminalité à des groupes sociaux dont les revenus sont bas ? En fait, les temps du plein-emploi sont révolus et c’est le véritable problème !

Que trouvez-vous typiquement berlinois ?

Ce qui me plait le plus c’est qu’on devient tout de suite berlinois quand on veut l’être. Berlin est  très ouvert et tolérant. Les habitants sont libres et leur mode de vie aussi. Et Berlin est relaxant. Je le remarque toujours lorsque je reviens de Londres ou de Paris. Cette liberté est due à l’espace vaste que l’on trouve à Berlin. Les gens ont du temps et sont détendus. À Berlin, on respire et on prend le temps de respirer.

D’où vous vient votre motivation ?

Berlin est une ville très inspiratoire. Chaque jour, on peut parler des langues étrangères, il y a une grande diversité d’événements. On pourrait visiter trois fois par jour l’opéra ou des expositions si l’on voulait. Berlin vit de ses habitants aux engagements et centres d’intérêt énormes ! Beaucoup issus de l’immigration ont de passionnants projets transculturels, mais qui se heurtent malheureusement  souvent au manque d’argent. Berlin est une ville aussi pauvre concrètement que riche intellectuellement ! Ça motive !

Pensez-vous que la Werkstatt der Kulturen connaitrait le succès dans une autre ville ?

Ça marcherait à Fribourg par exemple. Grâce à sa proximité de la Suisse ou de la France où il y a une grande densité d’immigration. Mais Berlin attire des artistes du monde entier ! Prenons les musiciens par exemple : ils viennent des quatre coins de la planète comme des Etats-Unis, d’Israël, de Corée et compose ensemble une musique unique, le Berlin Sound. L’échange est énorme !

* Philippa Ebéné avait refusé en octobre 2009 l’ouverture de l’exposition dans ses locaux déclarant « racistes » trois tableaux représentant la collaboration arabe sous le régime nazi.

Werkstatt der Kulturen * Neukölln, Wissmannstr. 32  
U Hermannplatz * www.werkstatt-der-kulturen.de

Ute Mahler, co-fondatrice de l’agence photo Ostkreuz

Tous les mois Berlin Poche interview un Berlinois d'origine ou d'adoption.

Ex-Allemande de l'Est, Ute Mahler (née en 1949) a travaillé  dès la fin de ses études comme photographe de mode et de reportage pour des magazines comme Sybille ou Das Magazin, deux journaux à grande audience en RDA. Entre la censure d'Etat et le désir de créer et de développer un langage symbolique des images, elle raconte son parcours, jusqu'à la fondation en 1990 de l'agence de photographie Ostkreuz. 

Dans quelle mesure l’enseignement à la HGB de Leipzig, où vous avez étudié la peinture en même temps que la photographie, a-t-il influencé votre travail ? 

C’était intéressant parce qu’on avait l’idée d’art étendue. On assistait aux mêmes cours que les peintres sans pouvoir peindre aussi bien qu’eux. Nos limites nous apparaissaient très clairement. 

Dans la photographie, il y a un dialogue entre l’esthétique pure et le contenu… 

Quand on va sur le terrain de l’esthétique, ce sont des photos distancées mises en scène par les photographes eux-mêmes. On n’essaye pas d’aller vers la réalité mais on la construit. La photographie permet d’« attraper » le temps, naturellement d’une manière subjective.  

Le langage symbolique en ex-RDA était très important. Il permettait notamment de publier des images malgré le contrôle très fort de l’Etat sur la presse. 

Il faut pouvoir lire et apprendre à lire les images. Celui qui croit que la tasse sur la table n’est qu’une tasse sur une table, et rien de plus, n’a pas compris le concept. C’était notre grand avantage en RDA, en tant que photographe, on pouvait partager plus que l’image, ce qui était entre les lignes. La photographie avait pris ce rôle de raconter ce qui ne pouvait être dit ailleurs.  

Alors comment se fait-il que l’Etat n’ait pas également lu entre les lignes ? 

Difficile à dire. Je suis allée à Paris en 1980, la première fois de ma vie à l’Ouest, j’avais 30 ans et venais de gagner un prix. Paris était la ville de mes rêves mais rien ne fut comme je l’avais imaginé. J’y ai fait beaucoup de photos symboliques : sur un quai il y avait des colombes en cages à vendre. Je suis restée là jusqu’à ce que d’autres colombes, libres, s’approchent. Mais je ne suis pas certaine que cette photo soit encore symboliquement lisible aujourd’hui.  

Dans quelle mesure avez-vous participé aux célébrations de novembre 2009 ? 

Il y a eu une très forte demande d’images, mais nous avons essayé de ne pas nous répéter. C’est logique que ces clichés intéressent sur le moment mais personne n’en voudra plus pendant les 10 prochaines années. C’est une vague à laquelle nous réagissons.  

Je connais bien Cartier-Bresson, mais j’ai découvert de nouveaux photographes comme Penn ou Weegee. Le début d’un nouvel engouement pour le photojournalisme ?  

C’est vrai, mais les photojournalistes veulent aujourd’hui tendre vers l’art. Une image peut cependant très bien fonctionner dans les deux domaines en même temps. C’est pourquoi on peut donner un fond plus construit, un cadre élaboré tout en faisant passer l’essentiel de l’information.  

Je sais que vous n’habitez plus à Berlin. 

Je n’ai jamais habité à Berlin ! J’y ai toujours travaillé. J’ai besoin de forêt, de place, d’une distance par rapport à la ville ! Du coup, j’adore Berlin, parce que je n’y vis pas. Il y règne quelque chose de fantastique.  

Il y a énormément d’artistes, de journalistes, de  photographes étrangers, même au sein d’Ostkreuz. Que pensez-vous de la multiculturalité de Berlin ? 

Nous profitons d’expériences diverses, de points de vue variés. Ça apporte une forme de légèreté par rapport aux Allemands très organisés. J’ai photographié à Neukölln, dans la fameuse école Rütli, et là ça n’est pas pareil. Il faut vraiment trouver une solution pour vivre ensemble et pas les uns face aux autres. 

Oui, en tant que Française, je n’ai pas l’impression d’être une étrangère en Allemagne, en comparaison à d’autres étrangers. 

Oui, vous n’êtes pas une étrangère. Les Russes de Marzahn par exemple sont plus Allemands que les Allemands : ils sont corrects, travailleurs, et pourtant ils ne sont toujours pas acceptés. C’est certain, il y a différents « degrés » d’étrangers.

Propos recueillis par Hélène Coineau.

Quand la photo rencontre l’Histoire

par Hélène Coineau


En 1977, Harald Schmitt (à ne pas confondre avec son homonyme de la télévision allemande !) est un tout jeune reporter-photo. Il reçoit la proposition de sa vie : devenir correspondant permanent pour le célèbre magazine Die Stern. Mais pour ça, ce natif de Cologne doit s’expatrier à Berlin-Est pendant cinq ans. De cette expérience extraordinaire, il retient « une des plus heureuses périodes de [sa] vie », même s’il doit faire les frais de la Stasi. Ses photos, uniques, racontent une Allemagne que ne pouvaient voir les gens de l’Ouest : portraits au plus près d’Erich Honecker, défilés militaires sur Karl-Marx-Allee, vie quotidienne de ses voisins de palier… Plus tard, il couvrira l’Histoire d’une fin de siècle : présent aux côtés de Lech Walesa en 1980 ou de Gorbatchev en 1991, sur la place Tian’anmen en 1989, Harald Schmitt a le don fabuleux du grand reporter : il est partout au bon moment.

« Harald Schmitt – Sekunden, die Geschichte wurden - Fotografien vom Ende des Staatssozialismus»
Martin Gropius Bau
Jusqu’au 13 déc. 2009

Mer.-lun. 10-20h * 0€

 Article paru en novembre dans Berlin Poche.

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